>>>  La tolérance II


par Jean-Pierre Castel



La tolérance

La tolérance en général

Le sens général du mot tolérance est l’idée d’accepter un écart par rapport à une norme, de supporter la gêne qui en résulte, de faire preuve de la maîtrise de soi correspondante.

Une bonne illustration en est donnée par la tolérance lors de la mesure d’une grandeur : il s’agit alors de l’erreur maximale acceptée.

Le racisme est une forme d’intolérance, la norme implicite étant un aspect physique considéré comme standard

La tolérance peut porter sur une large gamme d’attributs ou de comportements, y compris les caractères physiques, les mœurs, les préférences, les opinions, les croyances.

La tolérance "philosophique"

On se limitera ici à la tolérance qui porte sur les opinions et sur les croyances (1). Cette tolérance-là va de pair avec la liberté de conscience. Elle consiste, dans le cadre d’une relation avec une autre personne ou avec un autre groupe humain, à réagir positivement face une divergence d’appréciation, à se retenir de considérer a priori l’autre comme étant celui qui est dans l’erreur. Tolérer implique de suspendre son jugement et d’accepter provisoirement l’hypothèse qu’on puisse soi-même être dans l’erreur.

Si cette retenue est motivée par de l’indifférence, voire par de la lâcheté, on parlera de permissivité. La tolérance implique une posture plus engagée, qui relève d’une forme de respect de l’autre, au nom d’un principe d’égalité dans la recherche de la vérité. Elle s’intéresse à l’écart d’opinion constaté. Cet intérêt peut se limiter à une empathie discrète, et rester au stade d’une curiosité potentielle.

Si en revanche la tolérance s’autorise à sortir d’une réserve empathique et discrète, elle engage alors le débat, dans le but de découvrir :

  soit que la vérité de chacun est relative à son contexte, à son point de vue, à ses critères d’évaluation,
  soit que l’un des deux est (voire que les deux sont) dans l’erreur,
  soit que la question reste indécidable (2).

L’enjeu est au minimum d’enrichir notre expérience et de tester nos propres convictions. La notion apparaît proche du doute méthodologique.

Le débat ne pourra avoir lieu que s’il existe, au-delà d’une motivation commune :

  un langage commun,
  un accord minimum sur des critères d’évaluation, une règle du jeu (3)
  dans le cas de vérités morales ou de préférences individuelles, un accord minimum sur une hiérarchie des valeurs.

La tolérance ne peut donc être définie dans l’absolu. De même que la liberté s’arrête là où commence celle d’autrui, la tolérance s’arrête à "l’intolérable" (4) : c’est dire qu’elle est autoréférentielle. L’intolérable renvoie à un socle de valeurs minimales partageables, comme par exemple le respect de la vie des innocents, de la justice, la notion du vrai et du faux (5).

Une démarche de tolérance qui entend dépasser une discrétion respectueuse ou prudente commence donc par cette recherche d’un langage et de valeurs communes. Si le débat ne peut s’engager, on sort du domaine de la tolérance pour rentrer dans celui de la décision : l’abstention ou l’action, en fonction de sa propre échelle de valeurs et de critères d’action. Quelles sont les conséquences de cette divergence d’opinion ? L’enjeu vaut-il action ? Si la réponse est négative, on entre dans la sphère de l’indifférence. Si elle est positive, se posent alors les questions de la nature de l’action et des moyens.

Une autre limite est relative au principe de souveraineté, et touche à la question du droit d’ingérence : face une divergence d’opinion et a fortiori de comportement, dans quelles conditions est-il légitime de chercher à engager le débat, ou à l’inverse de ne pas intervenir ? Là encore la réponse ne peut être générale, mais est nécessairement relative au contexte, au système de valeurs, à la notion de dignité de l’Autre (6).

Comparer la tolérance entre deux individus ou entre deux groupes humains

Tout individu (ou toute société) considère généralement son système de valeurs comme supérieur à celui des autres.

Il (ou elle) pourra se considérer plus tolérant(e) qu’un(e) autre si son socle minimum de valeurs est inclus dans celui de l’autre.

Ils (elles) pourront se dire également tolérant(e)s si tous (toutes) deux partagent un minimum de valeurs communes et si, malgré la différence de leur système de valeurs, ils (elles) :

  manifestent de l’ouverture, de l’intérêt, de l’empathie pour l’autre,
  ne se fixent pas comme objectif de convertir l’autre, c’est-à-dire s’interdisent de recourir à d’autres moyens que le débat (7).

Autrement dit, un individu ou un groupe humain est d’autant plus tolérant que son seuil de tolérance est bas. Cependant la tolérance bascule dans l’indifférence, voire la lâcheté si toute exigence quant à au respect d’un minimum de valeurs est abandonnée.

La tolérance doit-elle être considérée comme une valeur ?

La tolérance (8) est source de respect, de non-violence, de dialogue et d’enrichissement mutuel : elle suppose implicitement que l’autre, notre égal, a quelque chose à nous faire découvrir, ne serait-ce que par ce qu’il va nous conduire à mieux comprendre nos propres convictions.

La tolérance est une composante de l’humanisme et de la démocratie. C’est plus une vertu qu’une valeur, au sens où le sont la liberté et l’amour, sans doute parce qu’elle ne suffit pas à donner un sens à la vie.

Tolérance, égalité et liberté (9) sont comme on l’a vu des notions interdépendantes. La tolérance implique un principe d’égalité. Elle est l’acceptation de la liberté de pensée chez autrui.

La tolérance s’oppose à l’arrogance et à la condescendance. La tolérance au sens explicité ci-dessus n’est ni de l’indifférence ni du relativisme (10), mais du respect et de l’ouverture. Elle est prête au débat et au témoignage, elle implique de l’esprit critique et de l’empathie.

La tolérance n’est pas non plus de la résignation. Chacun tient sa vérité pour valide tant que l’autre ne lui a pas produit des raisons suffisantes pour lui faire apercevoir qu’elle est fausse, relative ou indécidable.

La frontière entre tolérance, indifférence ou lâcheté reste néanmoins impossible à définir dans l’absolu : la tolérance reste une notion relative.

La tolérance implique le doute, et participe de "la guerre du doute et de la certitude" (11). Paradoxale puisqu’autoréférentielle, elle est fragile et menacée par toutes les idéologies ou religions qui se vantent de proposer du sens, ce qu’elle ne peut faire.

Histoire
L’histoire de la tolérance est sans doute à écrire.

Le concept et le mot ne seraient apparus en Europe qu’avec des penseurs comme Montaigne, Erasme, Spinoza, puis Locke, Hume, Voltaire, Rousseau, Diderot, concomitamment avec la notion de liberté individuelle qui n’avait guère eu l’occasion de se développer dans les sociétés fortement guerrières et militarisées de l’Antiquité et de la féodalité (12) .

Puisqu’il s’agit d’une attitude, celle-ci a néanmoins pu se manifester avant que le concept n’en soit dégagé, que le mot n’existe (13).

L’agora grecque (14) , le lieu où les Grecs venaient débattre pour chercher la vérité, constitue peut-être un bon symbole de la tolérance (15).

En Asie, l’hindouisme et le bouddhisme (ou du moins l’enseignement de Bouddha) sont depuis l’origine (c’est-à-dire plusieurs siècles av JC) explicitement tolérants pour les autres religions.

En Europe la tolérance religieuse et intellectuelle s’éteindra dans les faits à partir du moment où il y aura collusion entre l’Eglise et l’Empire romain, ce qui procurera à l’Eglise les moyens de son intolérance. Elle réapparaîtra avec les Lumières, et accompagnera l’évolution vers la démocratie et la laïcité.

Le cas des vérités révélées (16)

La croyance en une vérité non partagée par l’autre devient un obstacle à la tolérance dès lors que le croyant considère la non-adhésion à cette vérité comme un facteur d’exclusion, de rejet, ou qu’il considère la conversion de l’incroyant comme un devoir.

Tel est par exemple le cas des religions monothéistes abrahamiques, où d’une part la vérité révélée, considérée comme d’origine divine, n’est pas susceptible de remise en cause - même si, suivant les différentes religions abrahamiques et suivant les époques, elle est plus ou moins interprétable -, et d’autre part où elle est habituellement considérée comme unique, c’est-à-dire comme l’unique chemin vers la vérité et le salut : la vérité n’est alors pas objet de débat, l’autre n’est qu’à convertir (ou à ignorer). Le respect de l’autre dans l’accès à la vérité se trouve alors limité à l’intérieur de la marge d’interprétation autorisée de la vérité révélée.

Au cours de l’histoire, ces religions ont appelé à "brûler les idoles" (c’est à-dire des dieux des autres) et à convertir les incroyants (hérétiques, païens,…), ce qui a très souvent conduit à la destruction des objets de culte, des livres (autodafés), à l’interdiction de coutumes (rituels), voire à la violence sur les hommes.

Les sociétés polythéistes peuvent être dites plus tolérantes en ce qu’elles ne manifestent pas ces comportements. En effet, si l’on admet que leurs règles éthiques de base sont comparables à celles du monothéisme (17), leur socle minimum de valeurs apparait bien strictement inclus dans celui du monothéisme, qui exige en effet l’adhésion supplémentaire à la vérité révélée.

Cette tolérance relative des peuples polythéistes ne leur demande certes pas d’effort particulier, dans la mesure où elle résulte de l’absence chez eux de la notion de vérité révélée. En revanche l’intolérance des religions monothéistes abrahamiques vis-à-vis des autres religions a eu pour conséquence bien concrète ce qu’on peut appeler la violence monothéiste, c’est-à-dire une violence répondant à une motivation spécifique, que ne connaissent pas les religions qui n’ont pas la même prétention à l’unicité. Cette motivation d’une violence "au nom du Dieu unique" s’est manifestée dans les croisades, dans les "guerres de religion", et d’une manière générale dans les différentes violences contre "l’hérésie" et contre le "paganisme" (18).

Jean-Pierre Castel,
auteur de
Le déni de la violence monothéiste,
L’Harmattan 2010. ISBN : 978-2-296-12825-5


Notes
(1) - On ne traite donc pas ici de la tolérance des actes et des comportements, qui relève d’autres notions, comme la permissivité ou les limites posées à la liberté, par exemple le droit et les conventions sociales.
(2) - Situation qui existe même en mathématiques (cf. le théorème de Gödel, qui n’implique pas nécessairement qu’il n’y ait pas de vérité unique, mais démontre l’impossibilité définitive de conclure).
(3) - Par exemple, dans le domaine des sciences : l’expérience et la logique.
(4) - Suivant une formule de Paul Ricœur. L’image de la tolérance dans le domaine de la mesure est très illustratif à cet égard : le tolérable, c’est dans ce cas la marge d’erreur convenue a priori.
(5) - Il est malheureusement bien connu que la définition du "droit naturel" ou d’une "conscience universelle" relève de l’utopie. Alain de Benoist évoque dans son livre Au delà des droits de l’homme la tentative de l’UNESCO de constituer un comité international de 150 intellectuels et personnalités morales des différentes civilisations pour déterminer la base philosophique de la nouvelle Déclaration des droits de l’homme, initiative qui se solda par un échec flagrant en raison des divergences irréconciliables entre les différentes contributions (et dont les résultats ne furent jamais publiés par l’ONU). Il n’est cependant pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer (Guillaume d’Orange) !
(6) - Par exemple, quelque respectable qu’ait été la représentation du monde des Aztèques, ne pas tenter d’empêcher leurs sacrifices aurait sans doute relevé plus de la lâcheté que de la tolérance. Encore aurait-il fallu arriver à ce but par un effort de compréhension du sens de leurs rituels, et tâcher de faire évoluer leur système de valeurs par le dialogue et la diplomatie, plutôt que par la force brutale. Les exemples de tels dilemmes ne manquent pas dans l’actualité ou l’histoire récente, par exemple l’attitude des Alliés pendant la Shoah.
(7) - C’est-à-dire ni intimidation, ni chantage, ni violence sur les objets ou sur les hommes.
(8) - Dit de façon plus précise : le souci permanent d’ouvrir son périmètre de tolérance.
(9) - "Liberté, égalité, tolérance" serait à coup sûr moins chaleureux, moins "chrétien" que "Liberté, égalité, fraternité", mais peut-être plus objectif et opérationnel.
(10) - Qui pose a priori qu’il n’existe pas de vérité absolue. On a vu que cet a priori n’est pas nécessaire.
(11) - Selon le titre du livre d’André Grjebine publié chez Berg International en 2008.
(12) - A l’exception relative de l’expérience démocratique à Athènes.
(13) - Ni le mot de religion ni celui de tolérance n’existait dans la Grèce antique. Plus généralement, la notion de vérité révélée n’existait pas dans les sociétés polythéistes, dans lesquelles les vérités étaient des vérités d’expérience, de tradition, logiques, c’est-à-dire des vérités révisables ou réfutables. La notion de vérité révélée devient facteur d’intolérance dès qu’elle devient exclusive.
(14) - Il est symptomatique que l’association chrétienne qui milite aujourd’hui pour une herméneutique essentiellement contextuelle des textes bibliques, c’est-à-dire la reconnaissance que le christianisme n’a pas le monopole du salut, ait choisi comme nom Les relais du Parvis : du parvis à l’agora, il n’ya sans doute qu’une messe !
(15) - Encore une fois, la tolérance absolue est une utopie, un idéal jamais atteint dans la pratique. Les condamnations de Socrate, Anaxagore, Protagoras, Aristarque de Samos attestent des limites de la tolérance grecque. A l’inverse le respect des dieux étrangers, par exemple lors des conquêtes d’Alexandre, en est la manifestation la plus évidente. Ce respect des dieux étrangers prévalait également en Egypte, en Perse, en Inde.
(16) - Ce cas pourrait être extrapolé à celui des sociétés "hétéronomes".
(17) - Ainsi plusieurs auteurs considèrent que sur le plan strict des valeurs éthiques, le code d’Hammourabi et la Torah étaient comparables : Hans Küng : "La spécificité de la morale vétérotestamentaire ne réside donc pas dans la découverte de nouvelles normes éthiques, mais dans l’ancrage des directives traditionnelles en l’autorité de Yahvé et de son Alliance". Le christianisme ; et : "Une nouvelle étape de développement culturel a été franchie quand les règles éthiques, qui existaient déjà dans l’ancienne Babylone, par exemple, et que l’on trouvait dans le Code de Hammourabi, ont été placées sous l’autorité d’un seul dieu et quand la Loi de Dieu a été énoncée dans les Dix Commandements". Religion, violence et « guerres saintes, Revue internationale de la Croix-Rouge, vol. 87 (2005). Cf. aussi Ch. Lejeune, Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, Année 1910, Volume 1, Numéro 1 p. 500 - 511.
(18) - Certains exégètes prétendent que cet exclusivisme résulte d’une interprétation humaine fautive de la parole divine. Le fait objectif est que seuls les peuples monothéistes ont connu une telle motivation à la violence, motivation, issue de l’ordre supposé divin de brûler les idoles, qui distingue la violence monothéiste des autres formes de violence.